logo-nawaatIllustration Nawaat 25032014

 


Après trois siècles d’abolition de l’esclavage, à la suite du décret beylical promulgué un 23 janvier 1846, le racisme n’a pas disparu de notre société.
Cet immense « tabou » pour la plupart des Tunisiens, continue à faire des victimes, parfois dans l’indifférence la plus totale. Les violences ont toujours existé, sauf qu’elles peinent à être médiatisées même après la révolution, la faute à une absence de responsabilité quasi-collective. Entre l’agression d’étudiants subsahariens en mai dernier et les insultes racistes d’une enseignante à l’encontre d’un de ses élèves au Lycée Ibn Rachik d’Ezzahra le traitant « d’esclave », le déni de racisme en Tunisie est plus que jamais d’actualité.

L’absence de statistiques prouve à lui seul le silence entourant le racisme en Tunisie. L’Institut National des Statistiques admet ne pas avoir de chiffres concrets, mais estime à 10% le nombre de Tunisiens noirs. Maha Abdelhamid co-fondatrice de l’Association de Défense du Droit des Noirs (ADAM) dans un entretien accordé à RFI l’estime à plus de 15%.

Par ailleurs l’Association Tunisienne de Soutien des Minorités (ATSM) , par le biais de leur chargée de communication, Mme Ghayda Thabet, ainsi que l’Association M’nemty HEDUCAP à travers Mme Sâadia Mosbah ont acceptés de nous donner une vision globale sur ce fléau.

L’absence d’attention de la société et la difficulté de quantifier de tels actes sont pointées du doigt. Il n’y a pas de recensement effectué. Seuls les cas parvenant aux associations peuvent être traités, ce qui ne permet pas de mesurer réellement l’étendue de ce fléau nous explique Mme Ghayda Thabet (ATSM).

Pour Mme Saadia Mosbah, la banalisation est aussi un frein à cette quantification :

Comment peut-on en avoir ? Les agressions verbales sont journalières et font partie du langage du Tunisien au quotidien, quant aux insultes, il faut le prouver et la police banalise les agressions physiques, à caractère raciste, qui ne font presque jamais l’objet d’un procès. Les informations ne sont pas classées, le silence des lois tunisiennes, la banalisation, la non-reconnaissance de l’existence de la discrimination font que vous ne trouverez rien. Le mot clé étant le DENI.

Afin d’éveiller la conscience collective, ces associations mènent plusieurs actions.

L’ATSM vise à promouvoir la culture de la coexistence. Elle souhaite par ses actions sensibiliser le maximum de la population à devenir des citoyens actifs dans la lutte contre le racisme et la discrimination.

Nous avons organisé plusieurs journées de débat avec des spécialistes, des historiens, des sociologues pour mieux comprendre le racisme et ses impacts sur la société et avons produit un SPOT qui a fait le tour des médias à l’occasion du 168éme anniversaire de l’abolition de l’esclavage en Tunisie. Heureusement, nous ne sommes pas seuls à combattre ce fléau, nous collaborons avec d’autres associations et on se soutient mutuellement, car nous œuvrons dans le cadre des droits de l’Homme en fin de compte.


Les objectifs de M’nemty et ses actions s’articulent autour de 5 axes principaux : Education, Sensibilisation, Dénonciation, Développement et Valorisation.

En plus du travail de terrain qui nous amène à nous déplacer essentiellement dans le sud du pays, pour établir un état des lieux, une base de données et un programme adapté aux besoins essentiels de nos congénères dans un premier temps. Nous sommes sollicités par des écoles primaires pour expliquer aux enfants, qui nous sommes et les sensibiliser sur les différents problèmes liés à la discrimination de couleur et aux différents types de différentiations.
Notre message est : Vivons nos différences et notre singularité dans le RESPECT, la PAIX, L’AMOUR et la NON-VIOLENCE

Les agents de socialisation primaire que sont la famille et l’école ont leur rôle à jouer pour éradiquer le racisme en Tunisie, mais ils ne sont pas seuls responsables. Si les institutions éducatives doivent être repensées, “une éducation citoyenne” toute entière est à revoir pour Mme Saadia Mosbah. Pour Mme Ghayda Thabet, non seulement les institutions éducatives doivent jouer un rôle primordial, mais l’ensemble des acteurs sociaux doit apporter leurs pierres à l’édifice, notamment les organisations professionnelles.

L’absence d’une législation sanctionnant les actes à caractères racistes est un frein important au développement d’une conscience collective contre le racisme. En effet, malgré la ratification de la convention internationale sur l’élimination de toute forme de discrimination raciale, la nouvelle Constitution tunisienne ne prévoit pas un cadre général de protection contre le racisme. Pire encore, il n’existe aujourd’hui aucune disposition pénale et civile propre sanctionnant les actes racistes. Mme Ghayda Thabet précise:

Il est indispensable de sanctionner les actes racistes. Par actes racistes, il faut comprendre les actes physiques, mais aussi verbaux. Le vocabulaire raciste utilisé dans le quotidien des Tunisiens (à travers des termes tels que « Kahlouch » ou « Oussif ») touche à la dignité et l’intégrité physique et morale de la partie lésée. D’ailleurs l’une des recommandations de notre association est de pénaliser toute forme de racisme.


Pour Mme Saadia Mosbah, le racisme est avant tout une construction intellectuelle.

On ne naît pas raciste, on le devient. Avant de pénaliser il serait peut-être plus intéressant de trouver un moyen de désinstaller, de désapprendre (cette construction intellectuelle) et les lois viendront ensuite pour renforcer et protéger.


A ce niveau se pose la question de l’interpellation des partis politiques à ce sujet dont la question ne semble pas être prioritaire. En l’absence d’un vis-à-vis légitiment élu, il est difficile de faire réellement bouger les choses. Les questions économiques étant pour le moment la priorité de plusieurs partis politiques, la question du racisme passe en dernier plan. C’est ce que nous explique Mme Ghayda Thabet pour qui la question du racisme « ne représente pas un dossier exploitable pour gagner des élections ».

Pour Mme Saadia Mosbah, le problème n’incombe pas seulement aux partis politiques.

Nos partis politiques ne supportent pas seuls l’échec, la société civile entière en porte la responsabilité. Les associations si peu nombreuses et bien jeunes ne peuvent faire face aux politiques qui eux ne cherchent que les forces électorales puissantes et déjà en place, que feraient-ils de ce qu’ils appellent les minorités ?


Face aux embûches rencontrées dans ce combat, l’optimisme est tout de même de mise pour l’association M’nemty :

Constat d’échec oui, mais le combat continu avec le législateur si l’on devait regarder le côté plein du verre.
La constitution est là, et garantit dans son préambule «…la suprématie de la loi, les libertés et les DROITS DE L’HOMME ». De plus, l’article 21 dit clairement : « les citoyens et les citoyennes sont égaux en droits et en devoirs, ils sont égaux devant la loi sans DISCRIMINATION. »
Positivons et demandons au législateur de spécifier dans les textes de loi chaque type de discrimination.
Dans notre ligne d’action, nous aimerions que le mot « racisme » disparaisse graduellement du langage usuel. Une seule race « HUMAINE » une et indivisible, œuvrons plutôt pour que nos différences soient des sources de richesse.

Depuis Janvier 2011, plusieurs associations portent l’étendard d‘une Tunisie pluriethnique et débarrassée d’un racisme invisible, mais palpable. Dans ce cadre, « la marche pour l’égalité » et contre le racisme est organisée du 18 au 21 mars.

On rappellera, en l’occurrence, que le 21 mars correspond à la journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale.

Cette marche qui ira de Djerba jusqu’à Tunis en passant par Gabes et Sfax se veut une marche pacifique pour que la lutte pour la dignité inclue la lutte contre la marginalisation et la discrimination des Tunisiens noirs. A l’initiative de Maha Abdelhamid, ancienne membre de l’Association ADAM pour l’égalité et le développement, cette marche a pour but de sensibiliser le plus grand monde sur ce fléau, à l’instar de ce qui a été fait en France lors de la marche pour l’égalité et contre le racisme en 1983, qui a réuni plus de 100 000 personnes à Paris, et est parvenu à infléchir les autorités de l’époque vers l’établissement de lois pénalisant les crimes racistes. Espérons qu’elle trouve le même écho en Tunisie.

 

Nawaat, le 21/03/2014

 

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