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Il y a 54 ans jour pour jour, le 21 mars 1960, la police sud-africaine ouvrait le feu à Sharpeville sur des manifestants noirs pacifiques et désarmés, tuant 69 personnes. Leur crime, avoir osé réclamer l'égalité des droits entre Noirs et Blancs et crier leur ras-le-bol contre le racisme d'Etat et la discrimination. Il aura fallu attendre 1966 pour que l'assemblée de l'ONU proclame le 21 mars Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale. C'est justement, à l'occasion de cette journée, que choisira un groupe de citoyens tunisiens indépendants pour organiser "la Marche de l'égalité et contre le racisme anti-noirs". Marche qui a fini par un sit- in devant l’Assemblée nationale constituante (ANC) pour revendiquer l’égalité et condamner le racisme.

Il est vrai, la Tunisie n'est pas l'Afrique du Sud. Loin de là ! Mais ne nous voilons plus la face, et force est de constater à quel point la composante noire de la population tunisienne est discriminée, oubliée, stigmatisée et affublée des stéréotypes les plus affligeants. Profitant du renouveau qui souffle en Tunisie depuis la révolution, la composante noire a décidé, elle aussi, de prendre les choses en main et de vociférer sur tous les toits cette fâcheuse habitude que le Tunisien "blanc" a tendance à la qualifier.

Ignorance ou hypocrisie?!

De la même manière que Le Pen ne vous dira jamais: « je suis raciste », il est difficile de trouver un citoyen tunisien « blanc » qui vous dira qu’il l’est. Beaucoup de nos concitoyens, par ignorance ou hypocrisie, se contentent d’affirmer le contraire en balayant d’un revers de main ces accusations. Et pourtant !

Il suffit de recenser les attributs réducteurs dont on affuble les Noirs en Tunisie (Guiraguira, kahlouche, abid, guird, oussif, lasmar…) pour se rendre compte de l’évidence. Dans les rues de Tunis, de Gabès, de Djerba, et un peu partout en Tunisie, il n’est pas rare d’entendre ces "clichés" jetés dans l’indifférence générale à la figure de tous ceux qui n’auraient pas… le bon teint ! Et ce, sans le moindre complexe, ni la moindre fausse pudeur ! De telles attitudes sont même devenues "normales" dans un pays qui semble banaliser le racisme au quotidien.

A défaut de réussir à faire passer dans la Constitution une loi condamnant le racisme, les Noirs de Tunisie se sont levés comme une seule personne, afin de combattre la discrimination et l’image dégradante que l'on a des Noirs en Tunisie.

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La "Marche de l'égalité et contre le racisme anti-noirs", partie de Djerba (le 18 mars), Gabès (19 mars), Sfax (20 mars) a finalement atteint Tunis la capitale le vendredi 21 mars 2014. Pour la circonstance, hommes, femmes, jeunes et moins jeunes issus de toutes les couches socio-professionnelles ont marché dans les rues de la capitale et scandé des slogans anti-racistes. L'objectif des organisateurs est clair comme l'eau de roche: aspirer à une justice sociale véritable qui bannit la ségrégation, l’exclusion et les discriminations, et réitérer l'appel à toutes les composantes de la société civile attachées aux droits, aux libertés et à l’égalité.

L'objectif de la "Marche de l'égalité et contre le racisme anti-noirs" vise aussi à l’éradication de toutes sortes de ségrégation, et son bannissement de l’espace public, à commencer par les médias et les espaces. Bien sûr, l'on trouvera toujours des Tunisiens "blancs", et ils sont nombreux, qui tenteront de vous convaincre qu'il n'y a pas de racisme en Tunisie.Mais il suffit de tendre le micro à ces Tunisiens noirs pour réaliser à quel point, ils sont quotidiennement blessés jusqu’au tréfonds de leur âme.

Ainsi, chacun, allant de son anecdote et de son vécu, vous parlera de ce racisme primaire, doublé d’une discrimination criarde,  dont ils sont l’objet. Quand ce n’est pas dans la violence du verbe, le racisme est ici dans l’attitude, le regard, la petite réflexion… et souvent la flèche qui tue en cas de conflit ou de rixe entre un Noir et un "blanc" ! Bonjour la pluie de noms d'oiseaux à caractère raciste.

Depuis la révolution, les langues se sont déliées! Les sujets tabous d’hier sont désormais étalés sur la voie publique. Et les Noirs de Tunisie, qui s'organisent désormais en associations et forums de lutte contre le racisme et la discrimination, ne veulent plus continuer à subir ce traumatisme qu'ils trainent à longueur d'années comme un boulet. "Assez", crient-ils en choeur !

Campagnes contre le racisme

Depuis quelque temps, et c'est une véritable révolution au Maghreb, des affiches de campagne contre le racisme anti-Noir trônent sur les grandes artères. Au Maroc et en Tunisie, des pas (de petits pas certes) viennent d'être franchis en cette journée internationale contre le racisme. « Je ne m'appelle pas un noir ! » (« Massmiytich Azzi ! ») est le titre de cette campagne d'affichage qui vise à sensibiliser les Marocains sur le racisme anti-Noirs dans le royaume. A l'instar de Kahlouche en Tunisie, dans le royaume chérifien, c'est l'emploi du terme péjoratif « Azzi » qui illustre le racisme quotidien auquel font face les Noirs, qu'ils soient subsahariens ou Marocains. Il faut reconnaître qu'au Maroc, le racisme primaire est aussi légion: insultes dans la rue, pancartes affichées dans certains immeubles interdisant la location aux "Africains", sans compter le comportement "insupportable" de la police.

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Un peu plus tôt, le 23 janvier dernier, l'Association tunisienne de soutien des minorités appelée « A9aliyet » a lancé un spot télévisé inédit en Tunisie pour dénoncer la négrophobie, à l’occasion du 168e anniversaire de l'abolition de l’esclavage le 23 janvier 1846. Une initiative salutaire qui a permis, n'en déplaisent aux négateurs, de pointer du doigt cette plaie béante longtemps dissimulée sous la dictature de Ben Ali.

Que faire pour lutter contre le racisme ?! En Tunisie, les injures racistes ne sont pas encore considérées comme un délit. Il est donc indispensable désormais de passer la vitesse supérieure et mettre en place une législation dans ce sens. A savoir pénaliser carrément l'acte raciste s'il est avéré. Car nul n'ignore que le vocabulaire utilisé pour désigner le Noir en Tunisie est des plus méprisants. Ces termes "rabaissants" touchent à la dignité et à l'intégrité physique et morale des Noirs, qui, faut-il le rappeler, sont Tunisiens à part entière.
Arrêter la politique de l’autruche en reconnaissant ce « cancer » dans nos murs serait déjà le début d’une bonne thérapie. Sans vouloir tomber dans la généralisation hâtive, il y a lieu quand même de reconnaître que beaucoup de Tunisiens en sont malades. D’autres le sont, mais n’en sont même pas conscients. C’est dire si le chemin est encore long et parsemé d’embûches, car les mentalités doublées du complexe malsain de "supériorité" ont encore et continuent d'avoir la… peau dure.

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Maha Abdelhamid: "Le racisme est un phénomène grave ancré dans la société tunisienne et dans les mentalités"

Maha Abdelhamid, militante contre le racisme et la discrimination, est doctorante en sciences sociales. Elle fait partie des premiers Tunisiens noirs à avoir soulevé le problème de la discrimination contre les Noirs en Tunisie. A l'occasion de la Marche pour l'égalité, dont elle est l'une des initiatrices, Espace Manager a décidé de vous faire part de son témoignage et de son combat au quotidien.

Espace Manager: De Djerba à Tunis, les Noirs de Tunisie ont décidé d'organiser une marche. Quel est le véritable objectif de cette marche ?

Maha Abdelhamid: L'objectif de cette marche est d'abord et avant tout de permettre une prise de conscience et une sensibilisation des Tunisiens. Beaucoup de Tunisiens ont des attitudes racistes mais sans le savoir. Cela passe d'abord par l'usage des mots et autres stéréotypes racistes. D'ailleurs, nous avons utilisé un slogan très révélateur au cours de cette marche, à savoir "Tout passe par les mots". Par ailleurs, il y a quelque temps, nous avions signé une pétition pour que l'ANC, au moment de rédiger la Constitution, crée une loi qui condamne les propos racistes. Malheureusement, on nous a envoyés balader.

Vous savez, ce qui est grave en Tunisie, c'est la banalisation du racisme à travers les comportements, même l'élite intellectuelle n'est pas en reste. A côté de cette banalisation, il y a aussi le déni et le manque de volonté de changer les choses, mais encore faut-il qu'on prenne la mesure de la chose!

Quelles sont les formes de racisme et de discrimination dont souffrent les Noirs en Tunisie ?

Les formes sont nombreuses, cela passe par l'emploi des mots (abid, kahla, woussif, guiraguira...), les pratiques discriminatoires...Le racisme est un phénomène grave ancré dans la société tunisienne et dans les mentalités. Nous voulons attirer l'attention du pouvoir public et surtout des médias pour changer les mentalités.

Les Noirs sont "invisibles" en Tunisie et sont absents des postes de responsabilité, comment expliquez-vous cela?

Je crois qu'il n'est pas besoin de statistiques pour se rendre compte du déficit de scolarisation des Noirs en Tunisie. Quand Bourguiba a vulgarisé l'éducation pour tous, les Noirs n'ont pas pris le train en marche, comme il le fallait. Très peu de Noirs avaient fait des études, la plupart ont d'ailleurs fini par quitter l'école à cause justement de cette marginalisation. Aujourd'hui, l'on trouve très peu de Noirs dans les postes de haute responsabilité (avocats, médecins, hauts cadres). Les Noirs restent invisibles, et c'est justement cette invisibilité qui m'inquiète. En Tunisie, l'on a tendance à nous assimiler à une minorité sans importance, alors que nous ne demandons que nos droits en tant citoyens tunisiens à part entière et non en tant que minorité. Et d'ailleurs, sur quelles statistiques se base-t-on pour nous classer parmi les minorités?

Pensez-vous que l'image "négative" du Noir va changer à travers ces actions que vous entreprenez ?

Bien sûr ! Ces actions ont pour but justement de changer les mentalités (même si ce n'est pas gagné d'avance) et de lutter contre les préjugés et les stéréotypes. Les premiers à véhiculer l'image négative du Noir, ce sont les médias ! Il suffit de voir comment le Maghreb a tourné le dos à l'Afrique noire. Les seules images qui nous viennent de cette contrée, c'est la pauvreté, la maladie, la malnutrition, alors que l'Afrique ne se résume pas à ça ! Par ailleurs, les Noirs tunisiens ne sont pas les seuls à vivre le racisme! Allez demander aux étudiants subsahariens ce qu'ils subissent comme racisme dans nos murs, ils vous raconteront des anecdotes dignes d'un scénario de film.


Propos recueillis par O.D.

Espace Manager, le 22/03/2014

 

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